Saga Kubrick 2 : Shining

(c) Warner Bros. Pictures

« Vous pourriez rester ici pendant un an, et ne jamais manger deux fois la même chose. » Voilà qui est rassurant. Et appétissant. On ne fait guère plus hospitalier que Dick Hallorann (Scatman Crothers), le chef cuisinier de l’Overlook Hotel. Alors pourquoi diable, au moment où il pousse la porte du garde-manger, entend-on une musique stridente, discordante, horrifiante, comme si un tueur armé d’une tronçonneuse le guettait derrière les pêches au sirop ?

Blanc comme neige

Revenons au tout début du film. Deux scènes se déroulent en parallèle.

Jack (Nicholson) arrive à l’hôtel pour son entretien d’embauche. Il s’est à peine assis que le directeur lui offre un café.

Pendant ce temps, Wendy (Shelley Duvall), la femme de Jack, et leur fils Danny (Lloyd) déjeunent à la maison, devant la télévision.

Et tout de suite, on remarque un détail un peu bizarre. Mère et fils mangent des sandwiches de pain de mie. Nous ne voyons que le pain. Tout le contraire du bon gros sandwich américain débordant de garnitures par tous les bouts. L’impression d’un déjeuner froid et tout blanc. Une impression accentuée par le verre de lait de Danny et la tasse blanche de Wendy.

(c) Warner Bros. Pictures

Nous retrouvons la nourriture blanche là où on ne l’attend pas, quand Wendy et son fils arrivent à l’hôtel Overlook. Le chef Hallorann leur fait traverser les cuisines. Puis il ouvre la porte de la chambre froide, où sont stockées les viandes. Le spectateur se prépare mentalement à découvrir des carcasses sanguinolentes, de la viande bien rouge, des boeufs suspendus à des crochets.

Au lieu de ça, des sacs en plastique sagement rangés sur des étagères. Leur contenu est invisible, car recouvert d’une couche de givre. Nous ne distinguons que des masses informes et entièrement blanches. C’est sans doute la chambre froide la plus accueillante de toute l’histoire des films d’horreur.

(c) Warner Bros. Pictures

Le blanc et le froid. On fait assez vite le rapport avec la neige. Au début du film, la neige, c’est l’ennemi. Elle vide l’hôtel de ses habitants, rend possible le huis clos, l’arrivée des fantômes et le glissement vers la terreur. Mais la neige est aussi une force naturelle, bien réelle, pas fantômatique. À travers les bulletins météo qui empirent, elle marque le sens de l’écoulement du temps « normal ». Un jour suit l’autre, du passé vers le futur ; on ne peut pas en dire autant de la temporalité propre à l’hôtel.

La neige deviendra l’alliée qui permettra à Danny d’échapper à son père dans le labyrinthe, et qui finira par avoir la peau de Jack. La neige, le froid, le blanc, c’est la normalité.

Couleurs chaudes, froid dans le dos

Au blanc neigeux, Kubrick oppose, non pas le noir, mais les couleurs chaudes. En particulier le brun et le rouge. Qui sont les couleurs du décor de l’hôtel : ses murs, ses ascenseurs et ses tapis.

Brun et rouge. Il y a d’abord le café de l’entretien d’embauche, qui fait quasiment l’ouverture du film.

Puis nous retrouvons Dick Hallorann à la fin de la visite des cuisines. Il offre une glace à Danny. Au chocolat, son parfum préféré.

Il y aura enfin les deux épisodes au bar de l’hôtel, soudainement achalandé d’une ribambelle de bouteilles et peuplé d’un barman puis d’une foule de clients. Par deux fois, Jack y commande du bourbon.

Le point commun entre toutes ces séquences ? La révélation de forces maléfiques.

(c) Warner Bros. Pictures

Pendant l’entretien d’embauche, autour du café, le directeur avoue à Jack que son prédécesseur a exterminé sa petite famille avant de se suicider.

La glace au chocolat est l’occasion pour Danny d’apprendre que son pouvoir télépathique est partagé par d’autres, et que ses visions de cauchemar reposent sur des horreurs bien réelles.

Lors de son premier verre de bourbon, Jack confie au barman qu’un jour, probablement sous l’influence de l’alcool (c’est plus clairement dit dans le roman), il a frappé son fils.

Mais à l’occasion du deuxième verre, c’est au tour du barman de faire des révélations. « Votre argent n’a pas cours ici. Ordre de la maison. » Pas « ordre du patron ». C’est la maison elle-même, l’hôtel Overlook, qui donne des ordres.

C’est systématique. Chaque fois qu’un personnage boit ou mange un produit couleur marron, il y a révélations, et il y a démons, intérieurs ou extérieurs.

(c) Warner Bros. Pictures

Pas de surprise, donc, quand nous retrouvons Jack enfermé malgré lui dans le garde-manger. Il a faim. Des produits de toutes les couleurs lui tendent les bras. Son menu ? Des petits gâteaux, du beurre de cacahuète et des cookies au chocolat. Rien de blanc, rien de vert, que du brun, dans un décor d’emballages beiges et rouges. La révélation qui s’ensuit est la plus terrifiante du film, si terrifiante qu’elle a lieu hors champ. Le fantôme du serveur obtient de Jack la promesse de zigouiller toute sa famille et, satisfait, il ouvre la porte. Jusqu’alors, le spectateur pouvait croire à des hallucinations. Mais une hallucination, ça ne sait pas ouvrir de l’extérieur la porte verrouillée d’un garde-manger.

Oeuf à retardement

D’accord. Mais dans ces conditions, que faire du seul repas à peu près convenablement cuisiné de tout le film ?

Wendy apporte son petit déjeuner à son mari. Elle l’appelle « chéri » (« hon« ) et lui a préparé un breakfast rien que pour lui. « Comme tu les aimes, sur le plat. »

Évidemment, ça ne peut pas durer. Mais ce qui est moins évident, c’est que ce sont les oeufs au plat qui ouvrent la porte de l’enfer.

Regardons-les de plus près, ces oeufs. Ou plutôt, essayons. Car si un plan large montre une assiette d’oeufs au bacon, par la suite, alors que nous sommes quasiment assis sur les genoux de Jack, nous ne les voyons plus. Kubrick aurait pu cadrer de façon à rendre visible le contenu de l’assiette. Au lieu de ça, il a choisi à peu près le seul cadrage au monde qui fait qu’on ne voit rien.

(c) Warner Bros. Pictures

Ce que nous voyons, c’est Jack qui trempe une tranche de bacon (brun-rouge), comme une mouillette, dans le jaune d’oeuf. Il ne mange pas le blanc – maintenant, nous savons pourquoi.

Dans les plans qui suivent immédiatement les oeufs au bacon,

Jack, au lieu de se mettre à écrire, joue à la balle dans l’hôtel,
Wendy et Danny explorent le labyrinthe, dont Jack découvre la maquette,
et à l’instant même où la musique culmine en une sinistre explosion de cymbales,un carton annonce sur fond noir : « Mardi ».

Comment ça, mardi ?

Depuis quand est-on en train de compter les jours ? Le précédent carton, juste avant le petit déjeuner, indiquait : « Un mois plus tard. »  En quoi est-ce important, que ce soit mardi ?

Quelque part, un compte à rebours s’est mis en marche. Tic, tac.

Nous sommes sortis du temps naturel et nonchalant. Pour entrer dans le temps de l’hôtel. Celui où les papas, au lieu de bosser ou d’emmener maman en promenade, font l’andouille dans les couloirs. Jack a commencé à régresser, à se perdre dans le labyrinthe de sa tête. L’hôtel a planté ses griffes dans son crâne. Il ne le lâchera plus. Et nous soutenons que le harpon fatidique a pris l’apparence anodine d’une assiette d’oeufs sur le plat.

Pourquoi ? Parce que les oeufs font une seconde apparition. Qui confirme, ô combien, le sens de la première.

L’advocaat du diable

Jack a repris le chemin du bar de l’hôtel. Une fête 1920 bat son plein. Jack sirote son bourbon. Il se lève, et téléscope un serveur portant un plateau. Les verres se renversent, Jack est trempé.

Qu’y a-t-il dans les verres qui éclaboussent Jack ?

De l’advocaat. Pour ne laisser aucune place au doute, Kubrick répète le nom de la liqueur plusieurs fois dans les dialogues.

L’advocaat était fort à la mode, dans la bonne société des années 20. C’est un drink épais et sucré, originaire des Pays-Bas. Faible en alcool (14 °), il plaisait aux dames. Contrairement aux apparences, il ne contient pas d’avocat. Mais de l’alcool (eau-de-vie ou cognac), du sucre, et… des oeufs. Huit par litre. D’où sa belle couleur jaune.

Jack est couvert d’oeufs, de la tête aux pieds. Il en absorbe même, puisqu’un peu de liqueur a trouvé le chemin de son verre : « Je vais poser ici mon bourbon-advocaat », dit-il, moqueur.

(c) Warner Bros. Pictures

Il n’y a pourtant pas de quoi rire. Le serveur qui nettoie son veston n’est pas un serveur ordinaire. Jack croit reconnaître en lui son prédécesseur, le gardien qui a estourbi sa famille. « Vous avez coupé en petits morceaux votre femme et votre fille. Et puis vous vous êtes fait sauter la cervelle. Mr. Grady, vous étiez le gardien, ici. » Mais le serveur répond : « Désolé de vous contredire, monsieur. Mais le gardien, c’est vous. Vous avez toujours été le gardien. Et je sais de quoi je parle : j’ai toujours été ici. »

Jusqu’alors, et depuis l’oeuf au bacon, Jack était salement dépressif. Avec la scène de l’advocaat, le compte à rebours s’arrête, le temps se met en boucle et Jack bascule dans la folie meurtrière.

Les oeufs du petit déjeuner n’ont pas suffi. Il a fallu une douche à l’advocaat pour que Jack se change en un zombie sanguinaire, un ogre qui mange ses enfants, un fantôme hanté par son hôtel.

Grâce aux oeufs, l’hôtel a définitivement repris possession de sa créature, retrouvé son gardien – en anglais : « caretaker« , celui qui prend soin. La maison a fait rentrer Jack dans sa cellule originelle, l’oeuf dont il n’aurait jamais dû sortir.

* * *

Encore un peu ?

Retrouvez tous les épisodes de la Saga Kubrick

Épisode 1 : Full Metal Jacket

Épisode 3 : Lolita

Épisode 4 : Orange mécanique

* * *

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4 réponses à “Saga Kubrick 2 : Shining

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