Saga Kubrick 4 : Orange mécanique

Orange mécanique (A Clockwork Orange, 1971) – (c) Warner Bros Pictures

Malgré son titre, Orange mécanique n’abonde pas en séquences à la gloire des agrumes. Mais ne riez pas trop vite. L’alimentation tient dans le film une place importante. Surprenante. Structurante. Et en plus, elle fournit les clefs d’une lecture pas ordinaire.

Les rouages de l’orange

Le premier rôle de la nourriture dans le film, c’est de représenter l’évolution du personnage principal. Pour s’en convaincre, retour sur les grandes étapes du film.

Premier temps : Alex (Malcom McDowell) et ses trois complices consacrent leur belle jeunesse à l’ultra-violence et au sexe. Quarante minutes pendant lesquelles ils ne mangent rien. En revanche, on boit.

Nos héros fréquentent le Korova, un milk-bar où l’on sert « du milkplus, du lait additionné de vellocet ou de synthemesc ou de drencrom, et c’est ça qu’on buvait« . Nous les voyons aussi boire de la bière.

Autrement dit, nos jeunes criminels ne se nourrissent que d’aliments liquides. Et tout spécialement de lait. Comme des bébés.

(c) Warner Bros Pictures

Deuxième temps : la prison. On confisque à Alex sa barre chocolatée. Un truc de gosse.

En prison, il ne mangera rien. Sa croissance est arrêtée net.

Un tueur bien nourri

Alex entre à l’hôpital pour suivre un traitement révolutionnaire. Nous le découvrons lors de son premier petit déjeuner. Les assiettes sont nombreuses, et vides. Le plateau n’est pas posé sur une tablette d’hôpital, mais sur ses genoux, comme à la maison. Le docteur lui dit qu’il souffre de malnutrition.

C’est un pivot dans l’évolution du personnage. À partir de là, Alex joue le jeu de la guérison. Il entame sa rédemption, et sa phase de croissance, à grand renfort « d’oeufs, de toasts et de steaks ». Lors de sa libération, son médecin insiste sur le fait qu’Alex est à présent « bien nourri ».

(c) Warner Bros Pictures

Alex, remis en liberté, trouve refuge chez l’une de ses victimes, un vieil écrivain. L’homme le nourrit d’un plat de spaghetti bolognese. L’assiette n’est pas soignée, cette bolognese n’a rien d’italien, c’est plutôt une boîte réchauffée, un vite-fait de célibataire. Alex l’accompagne de son premier verre de vin, un Saint-Estèphe 1960. Une bouteille exceptionnelle, qu’on choisirait pour faire découvrir le bon vin à un jeune homme.

Hospitalisé après sa tentative de suicide, Alex se retrouve plâtré du sol au plafond. Une infirmière l’aide à manger. Arrive le ministre de l’Intérieur, qui vient solliciter son soutien, car l’affaire Alex a fait très mauvais effet dans l’opinion. À son tour, le ministre donne la becquée à Alex. Nous distinguons une pièce de viande et des légumes multicolores. Un repas d’adulte. C’est le plat le plus sophistiqué du film.

Nous sommes donc partis du lait plus ou moins maternel. Nous sommes passés par des plats d’enfance, puis d’adolescence. Nous finissons par des vrais repas de grandes personnes. Toute une croissance en quelques assiettes. De bébé-tueur à… adulte honnête et responsable ?

Rien n’est moins sûr. Il faut voir comment Alex se moque du ministre qui lui donne à manger, imitant un bébé qui ouvre grand la bouche pour recevoir sa cuillerée. Est-il retombé dans les limbes de son enfance criminelle ?

(c) Warner Bros Pictures

La réponse est cachée dans une corbeille de fruits.

Mangez-moi

Après sa tentative de suicide, les parents d’Alex viennent le voir à l’hôpital. Pour se faire pardonner de l’avoir flanqué à la porte, ils ont apporté une belle corbeille de fruits. Raisins, bananes en abondance. Et une boîte de dattes, sur laquelle on lit : « Eat Me », « mangez-moi ».

(c) Warner Bros Pictures

Le lecteur français, surtout s’il a visité notre article sur Lolita, pensera d’abord à des sous-entendus sexuels. Le raisin bacchique fait une apparition dans une scène d’orgie où Alex se prend pour un légionnaire romain, au lit avec trois ravissantes. La banane n’a pas vraiment besoin de sous-titres. Et « mangez-moi », a priori, non plus. On se dit que les parents se donnent beaucoup de mal pour remettre à flot l’énergie sexuelle de leur fiston, théoriquement privé de libido après son traitement. Bien aimables.

(c) Warner Bros. Pictures

Sauf que le spectateur britannique, lui, partira sur une tout autre voie. « Mangez-moi », c’est l’étiquette que porte le gâteau ensorcelé dans Alice au pays des merveilles. Comment ça, quel rapport ?

Dans le terrier du lapin

Prenez notre héros. Mi-chapelier fou, avec son chapeau melon, les couvre-chefs de ses petits copains, les perruques multicolores des personnages féminins. Mi-lapin blanc : blanc comme ses vêtements, et lapin… passons.

Il nous entraîne dans son terrier. Un monde où l’ordre établi n’a plus cours, où la logique marche sur la tête. Un monde où les mots ont un autre sens : Alex a son propre vocabulaire, « eggywegs » pour « eggs » et « steakiweaks » pour « steaks », par exemple.

Dans son monde, nous rencontrons deux personnages qui semblent passer leur vie à prendre le thé. Les parents d’Alex ne se nourrissent que de thé, toasts et confiture. Comme le chapelier fou et le lapin blanc.

(c) Warner Bros Pictures

Et puis, il y a la bouteille de trop. La bouteille de lait que Dim explose sur le crâne d’Alex, permettant son arrestation. « Buvez-moi » : ce lait, comme la potion magique, fait basculer le personnage dans un monde qui n’est pas le sien. En prison puis à l’hôpital, Alex prend la place du pion, comme Alice dans la partie d’échecs. Qu’on lui coupe la tête ? On la lui coupe, par le biais d’un traitement qui vise à éradiquer ses mauvais penchants.

À sa sortie de l’hôpital, Alex est passé de l’autre côté du miroir. Ses parents ont pris un fils de substitution. Ses anciens comparses sont devenus flics. Sa victime lui offre gîte et couvert.

Pour revenir dans un monde « normal », Alex comme Alice boit une deuxième potion. Le vin empoisonné offert par le vieil écrivain. Retour à l’hôpital, espace de transition entre les univers. Et là, la corbeille de fruits, « mangez-moi ».

À partir de la corbeille de fruits, tout rentre dans l’ordre. Pour Alex. Pas pour le spectateur normal. Alex a retrouvé ses habits blancs, sa libido et son goût pour Beethoven. Il a acquis le statut de célébrité nationale. Il tient entre ses mains le sort du gouvernement.  Il joue les bébés avec le ministre, mais il est devenu un tueur adulte, infiniment plus puissant qu’au début du film. Le lapin blanc est devenu la Reine de coeur. Les têtes peuvent tomber.

(c) Warner Bros Pictures

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Encore un peu ?

Retrouvez tous les épisodes de la Saga Kubrick.

Épisode 1 : Full Metal Jacket

Épisode 2 : Shining

Épisode 3 : Lolita

Épisode 5 : 2001 et les uniformes

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4 réponses à “Saga Kubrick 4 : Orange mécanique

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