Les steaks du président Nixon

Le steak du président, dans le "Nixon" d'Oliver Stone.

Le steak du président, dans le « Nixon » d’Oliver Stone. (c) Buena Vista

Le Nixon d’Oliver Stone et le Frost / Nixon de Ron Howard ont, à première vue, peu de points communs. L’un raconte les derniers moments de la présidence. L’autre s’attache aux entretiens réalisés par le journaliste anglais David Frost après la démission du locataire de la Maison Blanche.

Pourtant, un détail se retrouve d’un film à l’autre : l’appétit de Richard Nixon pour les steaks, et son goût pour le whisky.

Dialogue saignant

Chez Oliver Stone, Anthony Hopkins campe un président au coeur de la tourmente.

Mai 1970 : voilà déjà un mois que l’aviation américaine pilonne le Cambodge. Un massacre de civils qui aura pour principale conséquence de donner naissance au monstre Khmer Rouge. La contestation étudiante se durcit, la répression des manifestations fait plusieurs morts. Des morts américains.

Le président dîne avec son équipe sur le fleuve Potomac, à bord du yacht présidentiel. Les conseillers sont divisés. Certains pensent que la guerre coûtera à Nixon son deuxième mandat. Le président, animé par ses convictions et quelques verres bien tassés, refuse de devenir le premier chef de l’exécutif américain à perdre une guerre.

Si nécessaire, dit-il, il larguera une bombe atomique sur Hanoi. Donner un coup de pouce à l’histoire, c’est son destin.

Nixon (Anthony Hopkins) et sa garde rapprochée.

Nixon (Anthony Hopkins) et sa garde rapprochée. (c) Buena Vista

Tandis que Kissinger approuve, tandis que le reste de la table avale de travers, Nixon regarde son assiette. Il râle : « Qui a cuisiné ce steak ? Il y a plein de sang dans mon assiette. »

La métaphore n’est pas forcément d’une grande subtilité. Mais c’est pour ça qu’on aime Oliver Stone : il n’a pas peur d’y aller à coups de bulldozer. Le président a du sang sur les mains, dans l’assiette, dans la bouche. Chef sanguinaire, président cannibale, en quoi vaut-il mieux que les « sauvages » qu’il bombarde ?

La comparaison avec Frost / Nixon chatouille les neurones, à plus d’un titre.

Déjà, tandis que l’opus de 1995 reste loin des meilleures réalisations d’Oliver Stone, Frost / Nixon se révèle une excellente surprise. Surtout pour ceux qui, comme nous, trouvaient en Ron Howard un gâcheur de beaux sujets qui n’aurait jamais dû quitter le casting des Jours heureux.

Univers parallèles

Le film, nerveux, agile, pauvre en pathos, doit beaucoup à la pièce du dramaturge britannique Peter Morgan qui signe le scénario. Il fait avancer de concert trois mondes parallèles.

Le président déchu, interprété par Frank Langella. Retraité, aigri, il s’entoure d’un staff peu sympathique, un impresario obsédé par l’hygiène et l’argent, un chef d’état-major raide comme une cravache.

Face à lui, David Frost, animateur TV sur trois continents, mondain et tombeur, toujours bien habillé et, pour les besoins du film, un rien superficiel. Il va de fêtes d’anniversaire en avant-premières hollywoodiennes.

David Frost (Michael Sheen).

David Frost (Michael Sheen). (c) Studio Canal

Et autour de Frost, tel le choeur du théâtre grec, ses conseillers préparent les quatre demi-journées d’interview filmée. Dans un seul but : obtenir de Nixon qu’il avoue ses fautes et demande pardon au peuple américain.

La cantine d’une chaîne de télé

La division en trois camps se ressent dans l’assiette.

L’équipe Nixon ne mange rien.

Frost, habitué des meilleures tables, invite son producteur à déjeuner pour lui vendre l’idée des interviews.

Il lui laisse le choix du terrain : Simpson’s, restaurant historique et élégant, célèbre pour sa rôtisserie, ou le Caprice, tout aussi sélect mais dont la carte reflète les dernières tendances. On y dînera ce soir, par exemple, d’un canard parfumé aux pamplemousses et noix de cajou, une recette typiquement thaïlandaise.

Mais pour cause d’agenda chargé, l’animateur et son producteur déjeuneront finalement… à la cantine de la chaîne London Weekend Television, et il faut voir la tête de Frost devant les bacs de petits pois et les pots de jelly.

Les appétissants pots de jelly, à la cantine de LWT.

Les appétissants pots de jelly, à la cantine de LWT. (c) Studio Canal

Anecdotique peut-être, la scène pose clairement la ligne de fracture entre ceux qui se montrent et ceux qui bossent.

Une ligne de plus en plus floue, à mesure que Frost s’implique dans le travail de fond. Les conseillers (Sam Rockwell et Oliver Platt), au fil de scènes coupées, errent de spaghetti carbonara en club sandwiches. Quand Frost les rejoint, c’est cocktails de crevettes pour tout le monde. Le staff mange de mieux en mieux, Frost de plus en plus mal.

Mais le passage crucial se situe bien plus tard, au tournant du film.

Les trois premières sessions d’entretien tournent à la catastrophe pour Frost et son équipe. Débatteur chevronné, Nixon esquive, joue la montre. Les coups s’émoussent sur la carapace d’un rhinocéros politique. Il ne reste plus qu’une séance d’entretiens, celle consacrée au Watergate.

Cheeseburger hawaïen

Quelques jours avant la dernière interview. Il est tard. Caroline (Rebecca Hall), la petite amie de Frost, part chercher à dîner. Frost est seul dans sa chambre quand le téléphone sonne. Il croit à un appel de Caroline depuis le restaurant : « Je prendrai un cheeseburger« , annonce-t-il. Mais au bout du fil, c’est Richard Nixon.

Le président a quelques verres dans le nez. Il s’apitoie : pour lui, les cheeseburgers, c’est terminé. Sa santé lui impose une version light, avec du fromage blanc et une tranche d’ananas. C’est ce qu’on appelle un burger hawaïen. On aurait presque pitié de lui.

Il y compte bien.

Richard Nixon (Frank Langella). (c) Studio Canal

Richard Nixon (Frank Langella). (c) Studio Canal

S’ensuit un échange tendu où le président annonce à Frost qu’il ne lui fera pas de cadeaux. « Tous les coups sont permis« . Ce qu’il s’emploie aussitôt à démontrer. Il révèle à Frost qu’il tient entre les mains un dossier sur lui.

En apparence, Nixon, tout à l’empathie que lui procure le whisky, joue la carte de la similitude entre leurs deux parcours. Leurs origines modestes qui leur vaudront toujours le mépris des hommes bien nés. En réalité, l’entreprise vise à rabaisser, à humilier Frost, à le perturber avec le fameux dossier.

La carafe présidentielle. (c) Studio Canal

La carafe de whisky présidentielle. (c) Studio Canal

Le président raccroche et Caroline arrive, cheeseburgers à la main. Mais Frost n’a plus la tête à manger. Aiguillonné par ce mano a mano téléphonique, l’animateur se met enfin au boulot. Il réveille son équipe, replonge dans les archives et déterre des éléments accablants contre Nixon.

Amnésie présidentielle

Le jour J. L’interview va commencer, trente secondes avant le magnéto. C’est le moment habituellement choisi par Nixon pour glisser une vacherie qui déstabilise son adversaire. Mais là, c’est Frost qui insère une allusion à leur conversation nocturne. L’effet dépasse ses espérances : à cause de l’alcool, le président n’a aucun souvenir de leur échange.

Les entretiens Frost / Nixon. (c) Studio Canal

Les entretiens Frost / Nixon. (c) Studio Canal

Frost obtient enfin de Nixon la confession espérée. La diffusion de l’interview connaît un succès sans précédent.

Sur le point de rentrer en Grande-Bretagne, Frost va saluer Nixon chez lui. La conversation est courtoise et digne. Mais au dernier moment, Nixon attire Frost dans un aparté embarrassé.

« Vous ai-je vraiment téléphoné, ce soir-là ? » Frost confirme. Et, s’inquiète le président, de quoi avons-nous parlé ? Trop élégant pour planter ses banderilles dans un homme à terre, Frost élude :  » Oh, de cheeseburgers. »

Le dernier échange. (c) Studio Canal

Le dernier échange. (c) Studio Canal

Le cheeseburger enfonce le clou de la différence entre les deux hommes, entre les deux camps. Le journaliste, jeune et beau, qui peut manger ce qu’il veut, qui tient bien l’alcool. L’Anglais fair play qui refuse de tirer sur l’ambulance. Face à lui, le vieil homme au régime, qu’un verre de trop met dans une situation difficile. L’Américain pour qui tous les coups sont permis, les dossiers des services secrets, la manipulation psychologique, l’intimidation.

Mais le cheeseburger contient aussi tout ce que l’homme de la rue ne verra jamais. Un dialogue privé, sans fioritures, entre l’exécutif et le quatrième pouvoir. Un duel à balles réelles, à visage découvert, qui fera hésiter jusqu’au dernier moment les plateaux de la balance.

Au moment pivotal d’un film qui entend évoquer les mensonges du gouvernement Bush Jr., quelque chose de sinistre dans le rapport entre les puissants et les citoyens, quelque chose de la vérité et du mensonge, quelque chose de l’Histoire et de son écriture, se joue à ce moment-là, entre deux tranches de pain.

*

Nixon, réalisation Oliver Stone, scénario de Stephen J. Rivele et Christopher Wilkinson avec Oliver Stone, 1995.

Frost / Nixon, réalisation Ron Howard, scénario de Peter Morgan d’après sa pièce, 2008.

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