La sorcière verte

Quentin Tarantino dans « Boulevard de la Mort » (Death Proof, 2007)

 Pas tout à fait une liqueur de mémé comme les autres, la Chartreuse. Couleur Martien, elle titre à 55 °, déjà. La recette se perd dans les débuts de la Renaissance. Avec ses 130 plantes, elle passe dès Richelieu pour un élixir de longue vie, un remède de guérisseur. Comment devient-elle la boisson à la mode des mafiosi américains, puis du milieu gangsta-rappeur ?

 Élite et Parrains

1903 : dans un grand élan laïque, les Chartreux sont explusés de France, avec leurs recettes. Ils poursuivent leurs activités de distillerie en Espagne et à Marseille, s’ouvrant ainsi au trafic maritime qui exporte leurs produits loin, très loin. Pas aux USA cependant, où la Chartreuse demeure longtemps un trésor rarissime, rapporté dans leurs bagages par les militaires fortunés et les premiers grands voyageurs. En France, la chartreuse perd le match face à l’absinthe, « la fée verte », poison personnel de peintres et de poètes renommés du tournant du XIXème siècle. Elle partage avec eux sa réputation sulfureuse.

Et puis tout s’accélère. La liqueur apparaît dans d’énormes best-sellers : Gatsby le magnifique et Retour à Brideshead, écrits respectivement par F. Scott Fitzgerald et Evelyn Vaugh, de grands connaisseurs de boissons. Drink de l’élite, boisson clandestine, la chartreuse devient la favorite des chefs du Milieu américain.

On voit les pontes de la mafia ashkénaze, dans Il était une fois en Amérique, se faire servir des chartreuses. Et on entrevoit deux fois la boisson esméraldine dans Les Affranchis (Goodfellas, 1990) de Martin Scorsese. C’est le dernier drink de Ray Liotta avant qu’il ne parte en prison. Et Samuel L. Jackson prépare, pour fêter le casse de l’aéroport, des cocktails à base de chartreuse qui sont très probablement des Swamp Water, « l’eau du marécage ».  C’est, selon lui, « meilleur que le sexe ».

Razzia sur la chartreuse

C’est à cette époque troublée que le mot « chartreuse » entre dans le dictionnaire de la langue anglaise pour désigner une nuance de vert. « Chartrouz, the only drink so nice they named a color after it » (Chartreuse, la seule boisson assez bonne pour qu’on ait donné son nom à une couleur), s’exclame le personnage qu’interprète Tarantino dans Boulevard de la Mort. C’est faux, vu que « burgundy » (bourgogne) existe depuis plus longtemps encore. Mais ça fait une sacrée réplique.

Puisque les gangsters américains sirotent chartreuse, les marlous français se doivent d’en faire autant. Gabin siffle une chartreuse au comptoir du Troquet dans Razzia sur la Chnouf. Mais, trop sucrée, pas assez « boisson d’hommes »  peut-être, la chartreuse ne reste pas longtemps à la mode en France.

Aux USA, en revanche, la liqueur a acquis une image de boisson interlope qui fait aujourd’hui sa fortune. En dix ans, les ventes à l’exportation ont augmenté de 40 %. Les rappeurs « gangsta » en consomment des barriques entières. Mais les professionnels, à commencer par le directeur commercial de la maison Chartreuse, s’accordent à dire qu’un coup d’accélérateur est donné par la voiture infernale de Tarantino dans Boulevard de la Mort (Death Proof).

Chartreuse, plus tard les questions

Le réalisateur tient le rôle du barman dans un bar glauque et néanmoins texan.  L’homme paye des tournées de chartreuse aux jolies filles qui fréquentent son bar : « Chartreuse, plus tard les questions », assène-t-il. Tarantino, docteur ès Séries B, n’a pas choisi au hasard de rendre hommage à la boisson emblématique de la génération d’avant, du temps des vrais grands méchants, dans un film qui parle justement du passage des générations.

Kurt Russell dans Boulevard de la mort – (c) Weinstein Company

Car c’est dans ce bar que nous rencontrons Mike le Cascadeur (Kurt Russell). Ce type sort de l’ordinaire. Alors que le film nous assaille de couleurs chaudes, il porte un blouson bleu glacier, qui fait ressortir ses yeux. Et chaque fois qu’il entre en scène, la « pellicule » (c’est du numérique) est lacérée de rayures vertes. Comme la chartreuse.

Évidemment, c’est fait exprès. Au générique de début, le carton « Directeur de la photographie : Quentin Tarantino » précède ceux qui le créditent de la réalisation et du scénario. Toutes les détériorations artificielles du support, rayures, marques de changement de bobine, accidents des couleurs et du son, ont un sens dans ce film.

Au diable vert

Mike le Cascadeur ne boit pas de chartreuse. En fait, il ne boit pas d’alcool du tout. Il refuse aussi le joint que lui propose Jungle Julia. Il n’a pas besoin de boire vert, de fumer vert, pour s’amuser. Il est le diable, un diable bleu annoncé par des rayures vertes. Il ne vient pas des flammes de l’enfer, mais du froid polaire, décalé dans un monde chaud où le sexe et la dope s’étalent sur la table.

La voiture de Mike – (c) Weinstein Company

Que sait-on de lui ? Dans les années 70 et 80, il eut son heure de gloire comme cascadeur dans une floppée de séries B dont personne ne se souvient plus. Il incarne la génération d’avant. D’où vient-il ? Mystère, il n’y a pas de tournages de films au Texas. Mike surgit de nulle part, « out of the blue » en anglais : il sort du bleu.

Au bar, il attend son heure en grignotant des nachos. La scène de la chartreuse est le déclencheur qui fait sortir le diable vert de sa boîte. À partir de la chartreuse, Mike sait que les filles ne l’exclueront plus de leur cercle. La boisson ancestrale fait le pont entre les générations.

Elle marque aussi les futures victimes de Mike d’une tache verte. Aucune des filles qui partagent avec le barman sa tournée de chartreuse ne survivra à la nuit. Elles périront dans un carnage atroce, sous les coups de la voiture de Mike, dans une lumière bleue rayée de vert.

Et si on regarde sous cet angle la deuxième moitié du film, celle où Mike perd la partie face à une bande de filles plus casse-cou que lui, on voit d’abord les similitudes. Les filles se ressemblent, leurs voitures se ressemblent, au point qu’on a l’impression de voir deux fois le même film. Mais il fait jour et au lieu de boire des coups, les filles prennent le petit déjeuner. La seule différence marquante entre les deux volets, c’est l’absence de chartreuse.

La chartreuse est la potion méphitique qui rend les filles prisonnières des griffes de la nuit et les met à la portée du tueur venu du froid.

Tu parles d’un élixir de vie…

* * *

Encore un peu de Tarantino ?

Retrouvez ici le Milk Shake de Pulp Fiction.

Et ici le gâteau blanc de Django Unchained.

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5 réponses à “La sorcière verte

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