Saga Nora Ephron 2 : Julie & Julia

Meryl Streep à l’école du Cordon Bleu dans « Julie et Julia » de Nora Ephron (2009).
(c) Sony Pictures

Nous vous l’avions promis : la saga de l’été serait consacrée à Nora Ephron. Tout avait bien commencé avec Nuits blanches à Seattle. L’article sur Quand Harry rencontre Sally, que nous publierons la semaine prochaine, s’était écrit tout seul. Mais pas de saga Ephron sans une lecture de Julie & Julia. Et voilà que ce satané film, malgré plusieurs visionnages, refusait obstinément de se laisser dépiauter.

Pourtant, Julie & Julia aligne obligeamment tout ce qu’on peut avoir envie d’y trouver. Une cuisine appétissante, magnifiquement filmée. Un scénario solide sur le papier : la mise en parallèle de deux destins qui, à cinquante ans d’intervalle, se trouvent un point de départ commun – deux jeunes femmes désoeuvrées, loin de chez elles, font par hasard carrière dans le livre de cuisine – et qui se rejoignent au point d’arrivée. Des acteurs qui donnent tout ce qu’ils ont. Des vues de New York et de Paris. Des casseroles en cuivre.

Sur le marché de la rue Lepic. (c) Sony Pictures

Force était pourtant de constater que cette énumération de jolies choses ne faisait pas un article. On se surprenait à invoquer les mânes de Nora Ephron, qui fut longtemps chroniqueuse culinaire à New York avant de travailler pour le cinéma. Que nous racontait-elle de son ancien métier, d’un monde qu’elle connaissait sur le bout de la spatule ? Qu’avait-elle voulu faire, et pourquoi nous laissait-elle avec la désagréable impression qu’elle n’avait, sur son sujet de prédilection, strictement rien à dire ?

Julie & Julia est un double conte de fées. Un film qui lorgne du côté des comédies merveilleuses du Hollywood ancienne manière. Mais depuis l’improbable success story de Julia Child, le monde a bien changé, le cinéma aussi. Or le film semble ne tenir aucun compte de ce demi-siècle où le noir et le beigeasse ont pris le dessus sur le rose bonbon.

Et si c’était cela, dans le fond, le propos du film ?

Amy Adams, Meryl Streep et 500 g de beurre. (c) Sony Pictures

De la mise en miroir de deux destins devrait logiquement jaillir une constatation sur le chemin parcouru, l’état des choses aujourd’hui, la modernité. Mais la plus moderne des deux n’est pas celle qu’on croit.

Julia Child construit sa carrière à partir de rien, soulève des obstacles, accomplit des prouesses. Seule femme dans un monde d’hommes, elle passe les épreuves de l’exigeante école du Cordon Bleu, dans un pays qui n’est pas le sien et dont elle parle mal la langue. Elle affronte successivement une directrice d’école hostile, une co-auteur absentéiste, un projet pharaonique, les déplacements constants d’une femme de diplomate, le maccarthysme, et un éditeur qui ne comprend rien à son bouquin.

Julie ne construit rien. Tranquille chez elle, elle reproduit scolairement les recettes de Julia sans y apporter un gramme de nouveauté. Elle affronte des obstacles qui font pitié : il lui faut manger un oeuf pour la première fois, désosser un canard, essuyer la déconvenue d’une invitée qui se décommande au dernier moment parce qu’il pleut. Pauvre choute.

Amy Adams ou la scène du homard de « Annie Hall », l’humour en moins. (c) Sony Pictures

Et pourtant. Julia Child traverse les embûches avec un sourire solidement fixé aux maxillaires. En face, Julie se plaint d’emménager dans un 300 m2, s’angoisse de savoir qui lit son blog, fait une crise de nerfs sur un poulet farci. Elle se fâche avec ses amies, sa mère, son jules.

Sous des airs de fable charmante, Julie & Julia peint un constat sinistre.

La génération précédente fourmillait de femmes passionnées, courageuses, obstinées, inventives. La génération actuelle blogue sur son nombril. Elle se fait mousser avec le travail des autres, remplaçant l’expérience par l’exégèse. Elle hurle à la fin du monde quand le succès n’est pas instantanément au rendez-vous.

Désosser un canard : un sommet dans la carrière d’une blogueuse. (c) Sony Pictures

Ce que la modernité a apporté à l’histoire de Julia Child et de ses soeurs, c’est une génération de vampirettes gâtées-pourries.

On a envie de dire que Nora Ephron exagère un peu. Que la cuisine, au moins, a beaucoup évolué en un demi-siècle. Mais justement, regardons de plus près l’assiette de l’Américaine moderne.

Julie bricole une bruschetta, une tartine volée à la cuisine italienne. Elle s’extasie devant sa tarte au chocolat dont la pâte, à base de petits gâteaux industriels, un classique américain, ferait tourner de l’oeil la ménagère française la moins regardante. Elle a accès à tous les produits, toutes les cultures, et elle se nourrit de sandwiches et de gâteaux. Ce qu’elle retient de la lecture quotidienne de son modèle, c’est l’importance fondamentale du… beurre.

La tarte au chocolat. Pas le personnage, l’autre. (c) Sony Pictures

Julia Child avait ouvert une porte en vulgarisant les classiques de la cuisine française pour l’alimentation américaine. « Avant elle, dit Julie, il n’y avait que des surgelés, des ouvre-boîtes et des marshmallows« . Et depuis ? Depuis, on a emprunté aux cuisines du monde, on a découvert les produits de luxe, starifié les grands chefs, multiplié les émissions de télé. Mais l’Américaine au foyer, 99 fois sur 100, cuisine toujours à base de surgelés, d’ouvre-boîtes et de marshmallows.

Et il est toujours aussi difficile de trouver un bon livre de cuisine française en anglais.

Cinquante ans de carrière dans une poêle. (c) Sony Pictures

L’héritage de Julia s’est perdu dans les sables de la télé, des blogs. Tout le monde est devenu gourmet, tout le monde s’intéresse à la cuisine, mais le hiatus entre les cuisiniers érudits et la ménagère du quotidien n’a fait qu’empirer.

Ce que nous murmure Nora Ephron dans son dernier film, c’est que notre époque, incroyablement riche de connaissances et d’ouvertures, se satisfait de remakes.

L’Amérique est prête pour une nouvelle Julia Child.

* * *

Encore un peu ?

Saga Nora Ephron 1 : Nuits blanches à Seattle

Saga Nora Ephron 3 : Quand Harry rencontre Sally

Quand Harry rencontre Sally : la grande scène du sandwich

Harry & Sally, 20 ans après : le remake par Billy Crystal

Décès de Nora Ephron

* * *

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2 réponses à “Saga Nora Ephron 2 : Julie & Julia

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