Saga Billy Wilder – 2/ Du bourbon et autres explosifs

Bourbon pour tout le monde. Fred MacMurray et Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort.

Bois, et ferme les yeux. Fred MacMurray et Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort. Toutes photos (c) Mirisch Corp.

Avec Billy Wilder, servons-nous donc un petit verre. Ou un grand. Ou quatre. D’accord, mais qu’est-ce qu’on boit ? Selon le désaltérant choisi, le film prendra des tournants différents.

La bombe bourbon

Le bourbon tient une place à part.
Il fonctionne toujours de la même façon. Le héros croit avoir repris le contrôle d’une situation qui lui empoisonne la vie. Il veut pousser son avantage, se croit invincible. Alors il se sert un verre de bourbon. Et aussitôt, la situation dérape.

James Cagney se réjouit un peu vite, dans Un, Deux, Trois.

James Cagney se réjouit un peu vite, dans Un, Deux, Trois (1961).

On en trouve des exemples dans quasiment toutes les comédies de Wilder. Sept ans de réflexionLa Garçonnière, Un, Deux, Trois… et bien sûr dans Certains l’aiment chaud, dont nous vous parlions au premier épisode.

Mais la bombe bourbon explose aussi dans ses films noirs.

Un bel exemple montre son nez dans Témoin à charge (Witness for the Prosecution, 1957). Le personnage le plus attachant du film, Sir Wildfrid (Charles Laughton), ténor du barreau et ours mal léché, se remet d’une crise cardiaque. Il remplace le chocolat chaud que lui inflige son infirmière par du bourbon. Pendant les audiences, il biberonne en douce.

Charles Laughton dans Témoin à charge.

Charles Laughton ose le bourbon et le regard-caméra dans Témoin à charge.

On s’attache à Sir Wilfrid, à son caractère de cochon, au bon tour qu’il joue à son infirmière. On est de son côté quand il met toutes ses forces dans la balance pour prouver l’innocence de son client. Et, distraits par le gag du bourbon dans le thermos de chocolat, ni lui ni nous ne voyons venir la machination, le jeu de dupes et le désastre qui s’amorce.

Sir Wilfrid se fera balader pendant tout le procès par le couple diabolique Tyrone Power – Marlene Dietrich. Et son aveuglement ne s’arrête pas là.

Laughton boit même le verre de son confrère, joué par Henry Daniell.

Laughton descend même le verre de son confrère, joué par Henry Daniell.

Une femme de mauvaise vie lui donne rendez-vous dans un bar. Wilfrid commande un bourbon. L’inconnue lui remet des lettres qui discréditent le témoignage de Marlene. Wilfrid est tout content. Il ne reconnaît pas, sous la perruque et les cicatrices de son informatrice, Marlene qui le mène par le bout du nez. Les amateurs de bourbon, chez Wilder, se croient très malins, mais l’alcool dissimule à leurs yeux la bombe sur laquelle ils sont assis.

Double bourbon, double bombe

Que se passe-t-il alors quand non pas le héros tout seul, mais les deux protagonistes, boivent du bourbon ?

À femme fatale, fatal bourbon. Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort.

À femme fatale, fatal bourbon. Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort.

Réponse dans Assurance sur la mort (Double Indemnity, 1944). Phyllis (Barbara Stanwyck), une sublime blonde mal mariée, fait du charme à Walter, courtier en assurances (Fred MacMurray). Elle veut prendre une assurance tous risques sur son mari, l’assassiner et toucher la prime.

Walter refuse. Non par honnêteté, mais parce qu’il sait que les limiers de sa compagnie devineront l’arnaque. Hélas, il est tombé fou amoureux de la vénéneuse blonde. Alors, quand elle le rejoint chez lui, lui fait le coup du désespoir et tombe dans ses bras, il craque… et sert deux verres de bourbon.

Forcément, le spectateur attentif se doute que ça va mal tourner. Il se dit que le duo va se faire prendre la main dans le sac. Il oublie trop vite que le bourbon n’est pas un explosif banal. Sa particularité ? Il masque une partie de la réalité. Qui dit bourbon dit coup fourré.

Un poker en double aveugle. Assurance sur la mort.

Un poker en double aveugle. Assurance sur la mort.

Walter ne devine pas que Phyllis n’est pas l’épouse maltraitée qu’il sauve d’une situation douloureuse. C’est une manipulatrice et une meurtrière récidiviste. Elle utilise Walter pour se débarrasser de son mari, elle utilisera ensuite son autre amant pour se débarrasser de Walter.

Mais Phyllis, elle aussi, boit du bourbon. Ce qui l’empêche de voir Walter tel qu’il est. Pragmatique et désespéré, il n’hésitera pas à descendre Phyllis pour sauver sa peau.

Cocktail Molotov

Le bourbon du docteur Wilder est-il différent des autres alcools ?

Oh que oui. C’est même beaucoup plus amusant que ça.

Les « autres alcools »… n’existent pas.

À côté du bourbon, et du champagne qui fera l’objet d’un prochain article, Wilder ne connaît qu’une seule boisson alcoolisée : le cocktail.

Shirley MacLaine, le frozen daiquiri, et Fred MacMurray, décidément formidable. La Garçonnière.

Shirley MacLaine, le frozen daiquiri, et Fred MacMurray, décidément formidable.                       La Garçonnière (The Apartment, 1960).

On croit d’abord remarquer une évidence : le cocktail, c’est la boisson des couples, la boisson sentimentale. Confectionné pour les tête-à-tête amoureux. Bacardi pour Juliet Mills dans Avanti!. Tom Collins pour Marilyn dans Sept ans de réflexion. Et punch du coup de foudre entre William Holden et Nancy Olson dans Sunset Boulevard.

Les évidences, chez Wilder, ne sont là que pour tromper leur monde. Celle du « cocktail pour amoureux » vole en éclats quand on remarque l’impressionnante quantité de personnages qui boivent des cocktails en solitaire.

Il y a par exemple le Jack Lemmon de La Garçonnière qui finit les verres abandonnés par ses « invités ». Et dans le même film, Shirley MacLaine seule devant son daiquiri, face à MacMurray qui boit un café.

Walter Hampden, l'un des deux seuls acteurs américains à avoir joué trois fois Hamlet à Broadway, fait l'andouille avec une olive. Sabrina, 1954.

Walter Hampden, l’un des deux seuls acteurs américains à avoir joué trois fois Hamlet à Broadway, fait l’andouille avec une olive. Sabrina, 1954.

Le patriarche milliardaire de Sabrina, lui, se livre à un véritable sketch. Tandis qu’on négocie les conditions financières du mariage de son fils cadet avec une riche héritière, il se prépare une grande carafe de martini pour lui tout seul. Mais l’olive, au fond du bocal, lui résiste. Il tente de l’en extraire d’abord avec la cuiller à cocktail, puis avec un trombone déplié, pour enfin se résoudre à verser son martini dans le bocal à olives, et boire à même le bocal… Aucun sentiment amoureux là-dedans.

La solution de l’énigme nous est donnée par une scène assez désopilante de Sept ans de réflexion. Soir de canicule. Marilyn est venue se rafraîchir chez Tom Ewell, qui a la climatisation. Il prépare des Tom Collins : gin, jus de citron, sucre en poudre, eau de Seltz.

Tom Ewell et le Tom Collins de Sept ans de réflexion (The Seven Year Itch, 1955).

Tom Ewell et le Tom Collins de Sept ans de réflexion (The Seven Year Itch, 1955).

Pendant qu’il mixe, il évoque sa théorique passion pour la psychanalyse. Laquelle psychanlayse tend bien sûr à démontrer que Marilyn est folle de lui. Mais il parle tout seul. Une réplique sur deux, la caméra se pose sur Marilyn, qui de son côté regrette à haute voix les 3,95 $ dépensés pour un ventilateur poussif. Elle irait bien l’échanger au magasin, mais où a-t-elle fourré le ticket de caisse ?

Vous avez dit "canicule" ?

Vous avez dit « canicule » ?

Le cocktail est là pour insister sur les différences profondes entre les objectifs que poursuivent les personnages.

Ewell voudrait bien tenir chaud à Marilyn, qui ne pense qu’à se rafraîchir.
Shirley MacLaine, dans La Garçonnière, rêve d’épouser Fred MacMurray, qui n’a aucunement l’intention de quitter sa femme ; et elle ne calcule pas Jack Lemmon, qui est amoureux d’elle.
Le patriarche de Sabrina entend bien négocier un mariage de raison pour son playboy de fils et écarter Sabrina (Audrey Hepburn), la fille du chauffeur. Il ne comprend pas que son autre fils, le raisonnable Bogart, est épris de la jeune femme.

Dans tous les cas, il y a divergence de points de vue. Et anguille sous roche.

Mais, grande différence avec le bourbon : les stratagèmes propulsés par les cocktails se terminent bien pour les gentils, mal pour les méchants.

Ewell et Marilyn se séparent bons amis. Dans La Garçonnière, Fred MacMurray quitte finalement sa femme, mais en pure perte : il n’épousera pas Shirley MacLaine qui finit dans les bras de Jack Lemmon. Et Bogart, à la dernière seconde de Sabrina, enverra promener les idéaux paternels et rejoindra Audrey Hepburn dans le paquebot qui vogue vers Paris.

Le cocktail, par définition, est un mélange. Chez Wilder, il met en lumière les différences : le mélange ne prend pas, le cocktail n’a pas été suffisamment secoué. Il sera nécessaire d’agiter consciencieusement les personnages dans tous les sens, avec une bonne dose de rebondissements, de glaçons et de sucre, avant de parvenir au happy end.

* * *

Épisodes suivants :

3. Du champagne comme piège à souris

4. De la lumière au fond du café

5. Des dangers d’une nourriture saine et équilibrée

Épisode précédent :

Du bon usage de la bouillotte

Du bon usage de la bouillotte 

*

Encore un peu de bourbon ?

Les cocktails de Gatsby

Twixt, l’écrivain et son whisky

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5 réponses à “Saga Billy Wilder – 2/ Du bourbon et autres explosifs

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